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Qui craint le grand méchant Mooc ?

Par Centre Inffo

L’arrivée des Mooc, ces “cours en ligne ouverts et massifs” aura été l’un des événements de 2013,
et c’est au tournant de l’année que vient d’avoir lieu un débat fort vif entre opposants et partisans
de ce système pédagogique. Arguments, contre-arguments.

Survenu le 26 décembre, date
davantage propice au repos
qu’à l’ouverture d’un débat
sur l’enseignement numérique,
l’événement aurait pu passer inaperçu.
L’événement en question, ce
fut la publication d’une tribune libre
sur le site de Libération.fr, signée
par un “Collectif anti-Mooc” (où se
retrouvent la CGT Ferc-Sup, l’Unef
et Solidaires Étudiants) de l’École
normale supérieure (ENS) d’Ulm
(qui ouvrira trois Mooc au printemps
2014), et intitulée “Mooc : une étape
vers la privatisation des cours” : véritable
réquisitoire contre les massive
open online courses, accusés d’accompagner
une dérive “néolibérale”
de l’Université française entamée sous
Valérie Pécresse et poursuivie par
Geneviève Fioraso.

Indignations des “anti”...
À lire les arguments du Collectif, en ouvrant
la porte aux Mooc dans les établissements
d’enseignement supérieur, le
ministère aurait contribué à faire entrer
le loup dans la bergerie de l’Éducation,
prophétisant un avenir fait de cours en
ligne financés par la publicité, d’enseignants
privés de leur liberté pédagogique
et condamnés à devenir de simples
répétiteurs, d’une offre d’enseignements
limitée “à deux ou trois cours dans le
monde entier”, d’universités contraintes
à payer au prix fort l’inscription sur des
plateformes privées (“50 000 euros par
cours sur la plateforme Coursera”, avance
le manifeste) et un taux d’abandon
proche de 90 %. Une telle “révolution du
système universitaire nous semble devoir
être publiquement débattue”, affirmait
le Collectif dans son billet. Un appel
au débat public qui
avait déjà été lancé
en octobre 2013 par
le sociologue Jérôme
Valluy – lui-même
élu du Ferc-CGT,
bien que non signataire
de la tribune –
dans les colonnes
de L’Humanité, où
il dénonçait “un
ersatz de prestations
pédagogiques”.

... ironie des “pour”
La tribune provoqua
une levée de boucliers
dans la blogosphère
pro-Mooc
qui, le plus souvent,
choisit de répondre
à la lettre ouverte du
Collectif sous l’angle
de l’ironie. “Ça
sent le tract rédigé à
3 heures du matin !”,
s’amusait Philippe
Silberzahn [1], enseignant à l’EM Lyon
Business School et contributeur occasionnel
du site Atlantico qui, sur son
blog, comparaît les signataires à des
“fabricants de chandelles se plaignant de
la concurrence du soleil”. Plus radicale
encore, la réponse du blogueur H16,
publiée sur le site d’obédience libéralelibertarienne
Contrepoints [2] , fustigeait
les “communistes un peu tristounets aux
réflexes pavloviens” à l’origine de cette
tribune anti-Mooc.

“Un Mooc est une auberge
espagnole”

Alors quoi ? Libé et L’Huma vs Atlantico
et Contrepoints ? Syndicalistes enseignants
et estudiantins marqués à
gauche contre entrepreneurs libéraux
classés à droite ? La position pro ou anti-
Mooc réduite à de simples questions
de chapelles politiques ? Pas si simple,
ni surtout, si manichéen. Matthieu
Cisel, doctorant ès-Mooc à l’ENS
Cachan et lui-même blogueur militant
de l’éducation numérique [3] déplore les
raccourcis contenus dans cette tribune
tout en s’affichant comme “gauchiste
de chez gauchiste”. “C’est malheureux,
mais les auteurs de cet article ont compilé
tous les clichés anti-Mooc possibles.
De la privatisation annoncée de l’école au
remplacement des enseignants par la machine,
en passant par l’annonce de taux
d’abandon complètement fantaisistes, il
n’en manque aucun ! Au final, le nombre
d’erreurs accumulé dans ce manifeste
décrédibilise totalement ses auteurs”, affirme-
t-il. Au premier rang desquelles
le taux de perte en ligne de 90 %.
“Cela fait plus d’un an que j’entends
régulièrement cet argument. Il repose sur
une confusion entre non-certification et
abandon et oublie qu’un grand nombre
d’auditeurs d’un Mooc viennent avant
tout pour suivre les cours, pas pour obtenir
une qualification. Un Mooc est une
auberge espagnole : s’y inscrit qui veut, en
sort qui veut et dans ces conditions, les
« touristes » vont effectivement rarement
au bout. Et concernant le raisonnement
qui voudrait que le taux d’abandon soit
synonyme de cours de piètre qualité…
quelle est la proportion de pertes entre
la première et la deuxième année dans
n’importe quelle fac, au fait ?” À titre
de contre-exemple, le Mooc “Gestion
de projet”, piloté par Rémy Bachelet de
l’École Centrale de Lille, auquel participait
Matthieu Cisel, affichait, en fin
de cursus, un taux de réussite au certificat
“basique” de 57 % sur les 3 600
e-étudiants inscrits.

Au moins, le débat est lancé
Fausse, aussi, l’affirmation qui estime à
50 000 euros par cours l’hébergement
sur la plateforme Coursera, à en croire
Marc Mézard, directeur de Normale
Sup’, à l’origine de la mise en place des
trois Mooc qui ont provoqué la réaction
du Collectif. “Aucun de ces trois
cours en ligne ne mène à la certification,
aussi, ils ne coûtent rien à ceux qui s’y
inscrivent et l’hébergement sur Coursera
est gratuit. J’ignore d’où ce Collectif tire
ce chiffre de 50 000 euros”, affirme-til.
Joint par L’Inffo, Pierre [4], syndiqué
à l’Unef, admet volontiers que les auteurs
du manifeste “ont peut-être commis
une erreur factuelle en se basant sur
de mauvaises sources”, mais se réjouit
cependant que le texte publié sur le site
de Libération “ait fait réagir et suscité le
débat alors que le discours médiatique
ambiant était unanimement, et de façon
dithyrambique, pro-Mooc”.

Séquences pédagogiques
“insuffisantes”

Côté auteurs du manifeste, justement,
on se défend de toute réaction corporatiste.
“La logique qui pousse les universités
et les établissements de l’enseignement
supérieur à se lancer sur le terrain
des Mooc est profondément perverse”,
juge Jean Quétier, co-auteur du texte,
enseignant de philosophie à l’ENS et
élu Ferc-CGT au conseil scientifique
de l’école. “Personne, parmi nous, n’est
opposé à la mise en ligne de matériel
de cours, ce qui se fait déjà par le biais
de podcasts, mais en faisant le choix du
développement systématique des Mooc, le
ministère acte qu’il ne souhaite plus donner
aux établissements les moyens de faire
de l’enseignement de qualité et à offrir
des structures d’accueil de qualité pour
les étudiants. Au lieu de ça, on préfère se
donner bonne conscience en promouvant
un type d’enseignement de faible qualité,
basé sur des séquences pédagogiques
de vingt minutes largement insuffisantes
pour suivre des cours de ce niveau. La
bande-annonce du Mooc de philosophie
est, à ce titre, affligeante.”

La question de la formation...
pendant le travail

De fait, il peut être tentant, pour une
Université, de recourir aux Mooc pour
des raisons purement économiques.
C’est déjà le cas en Californie où la
San Jose State University a d’ores et
déjà remplacé tous les cours de premier
cycle par des massive open online
courses. Et quant à la crainte de voir les
enseignements se standardiser dangereusement
au travers de cours en ligne
et uniformes, elle a déjà été dénoncée
par Jason Lane et Kevin Kinser, deux
chercheurs du Rockefeller Institute of
government, tirant la sonnette d’alarme
sur ce phénomène baptisé par eux
“MacDonaldisation de l’enseignement
supérieur” [5] Une uniformisation du
savoir que Jean Quétier juge sévèrement,
qu’elle s’exerce dans le cadre de
la formation initiale ou dans celui de la
formation continue. “L’usage des Mooc
dans la formation des adultes amène à
se poser la question de la formation sur
le temps de travail. Un salarié doit pouvoir
sortir de l’entreprise pour se former
et son lieu de formation ne doit pas être
internet.”

Faire le pari de la sagacité du
public

Des Mooc pour remplacer les profs ou
les formateurs comme en Californie ?
“Ceux qui font ça n’ont rien compris aux
Mooc !, tranche Matthieu Cisel, mais
c’est justement pour cela qu’il est nécessaire
aux institutions françaises de développer
une offre de cours en ligne de qualité, car si
jamais la logique économique venait malgré
tout à remplacer les enseignants par des
Mooc, alors autant disposer de ressources
qualitatives à haute valeur ajoutée, plutôt
que de subir la colonisation pédagogique
des modèles américains.”
Philippe Silberzahn, lui, croit assez
peu à une substitution généralisée des
enseignants par les cours en ligne :
“La technologie avance, les entrepreneurs
bougent et remettent tout en
question. Que restera-t-il de tout cela ?
Sûrement un système hybride, les Mooc
s’adressant plutôt à ceux qui, de toutes
façons, ne sont pas dans le système éducatif.”
Eux font partie des optimistes
qui misent à la fois sur la sagacité du
public et l’autorégulation qualitative
de l’offre pour nettoyer la Toile des
Mooc médiocres.
Jean Quétier et Jérôme Valluy, au
contraire, sont de ceux qui craignent
qu’à terme, ce soit la puissance marketing
qui l’emporte et impose son
modèle. La guerre des Mooc aura-telle
lieu ? Pour Matthieu Cisel, elle
avait en réalité débuté voici quelques
années, même si, jusqu’à la publication
du manifeste anti-Mooc, elle restait
circonscrite à la blogosphère spécialisée.
“Maintenant, peut-être que ce débat
va émerger dans les grands médias…,
espère-t-il. Il risque d’y avoir du sport
pendant un certain temps mais au bout
du compte, je suis certain que nous tomberons
tous d’accord.”

Benjamin D’Alguerre, Centre Inffo, 2004

[2“La vieille France rentre en guerre contre les vilains
Mooc.”

[4Anonymat respecté à sa demande

[5“Mooc’s and the McDonaldization of global higher
education”. http://chronicle.com.

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