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Projet d’école 42 : la "Niel Academy"

Par Centre Inffo

Une école qui s’essaie au modèle du gratuit, à l’exemple de ce qui se passe sur internet. Dirigée par un ancien pirate informatique, “42” monte à l’abordage du monde de la formation, dans le sillage du fournisseur d’accès internet Free. Et les candidatures d’affluer. Mais les besoins sont-ils vraiment là ? Éléments de réponse.

Lancement tonitruant. Promotion satrapique. Débats houleux sur les forums internet. En annonçant,le 26 mars dernier, l’ouverture prochaine de “42”, son école de développeurs informatiques destinée à former les “talents” de demain, Xavier Niel, le patron d’Iliad-Free, aura encore une fois provoqué une tempête médiatique.
L’homme n’en est pas à son coup d’essai : en janvier 2012, son arrivée pétaradante sur le marché de la téléphonie mobile, en cassant les tarifs, faisait de lui le quatrième opérateur du marché français.

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Xavier Niel,
président d’Iliad-Free(DR)

Cette fois, cependant, Niel fait davantage que tirer sur les prix, puisque c’est la gratuité totale de la formation qu’il propose à de futurs étudiants, invités à postuler par le biais du site web de l’école, sans autre prérequis qu’une motivation en béton et des compétences – y compris acquises de manière autodidacte – en programmation et développement informatique. “Notre volonté est de supprimer la barrière financière et d’accepter à la fois tout le monde avec ou sans diplôme, et de faire une école entièrement gratuite”, expliquait le fondateur de Free lors de sa conférence de presse de lancement. Gratuite, certes, mais rigoureusement sélective. Nicolas Sadirac, ancien directeur d’une autre école d’informatique (Epitech) et ex-hacker (son titre de gloire en la matière : le piratage du site web de Matignon en 2000), récemment choisi par Niel pour prendre en main les rênes de 42 ne cache pas que l’école cherche avant tout “des génies” susceptibles de tirer, demain, la croissance du marché
des logiciels. Pas nécessairement au bénéfice de Free, d’ailleurs ; l’école n’ayant aucun lien financier avec l’entreprise.

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"Niel Academy"

50 000 candidats ?

Non agréé par le ministère de l’Enseignement supérieur, l’institut – qui ouvrira ses portes en novembre prochain – ne délivrera aucun titre, ni diplôme reconnu par l’État. Un détail qui ne semble pas préoccuper les candidats qui seraient (l’école l’affirme), près de 50 000 à avoir déjà adressé leur lettre de motivation par le biais du site web de 42, dès la mi-avril. Ils ne seront toutefois que 1 000 à pouvoir poser leurs cartables au sein du Heart of code [1] sis 96, boulevard Bessières (dans le XVIIe arrondissement de Paris) pour inaugurer la toute première promotion de cette “Niel Academy”.

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Denis Cristol,
chercheur en sciences de
l’éducation (DR)

“Évidemment, il s’agit d’un beau coup marketing, qui a donné une belle audience à Free”, reconnaît Denis Cristol, chercheur en sciences de l’éducation et co-auteur du guide Développer une Université d’entreprise, “mais c’est aussi une école qui s’essaie au modèle du gratuit, à l’exemple de ce qui se passe sur internet. Nous verrons à l’usage si ce modèle économique est pérenne, mais après tout, cela fait longtemps que des écoles comme HEC ou La Sorbonne sont des marques qui ne se privent pas de faire du business”.
Le modèle économique de 42 s’appuie, pour l’heure, sur le mécénat du fondateur (qui alloue, sur ses fonds propres, une enveloppe de 20 à 50 millions au projet) et l’engagement de plusieurs chefs d’entreprise, en majorité issue de la “net-économie” (Vente-privée.com, Rentabiliweb, PrestaShop, etc.). Quant au contenu pédagogique dispensé durant les trois à cinq ans que durera le cursus, il fera l’impasse sur les matières annexes (mathématiques, économie) pour se concentrer uniquement sur le cœur de métier de développeur (Unix, Java, SQL, technologies réseaux, mobiles, etc.). Une pédagogie cependant déjà imaginée par la web@ cadémie et de l’Etna, deux écoles développées par le groupe Ionis… d’où Niel a débauché Nicolas Sadirac, ainsi qu’une partie de l’équipe dirigeante de 42. Ambiance.

Rech. profil sur mesure

Tout à la fois mécène authentique et communicant malin dans des proportions que l’avenir déterminera, le patron de Free affirme avoir imaginé 42 pour combler les carences d’entreprises informatiques peinant à recruter des “profils sur mesure”, du fait d’un nombre insuffisant de professionnels diplômés par les écoles spécialisés ou l’Université.

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Stéphane Boukris,
directeur associé
d’Ametyx,
cabinet
d’ingénierie et de
recrutement (DR)

Ainsi, Stéphane Boukris, directeur associé d’Ametix, cabinet d’ingénierie et de recrutement, évoque “une inadéquation entre l’offre et la demande”, induite par ce qu’il qualifie de “numerus clausus virtuel”. “L’offre de formation pour des développeurs informatiques est largement inférieure aux besoins de la net-économie française, explique-t- il, aussi, les entreprises françaises manquent de profils techniques pour concevoir des applications ou des logiciels. S’il existait 2 000 développeurs formés, on les embaucherait aussitôt !” Chiche ? “Chiche !”, rétorque-t-il. D’ailleurs, Ametix, surfant sur le buzz initié par Xavier Niel, s’est publiquement engagé, dès le lendemain de sa conférence de presse inaugurale, à offrir une embauche ferme aux 1 000 premiers élèves qui, d’ici trois ans, auront terminé leur cursus au sein de 42, sur des rémunérations fixées à 45 000 euros annuels.

“Le mythe persistant des emplois non pourvus”

L’emballement médiatique autour du projet 42 fait cependant grincer quelques dents. Celles de Régis Granarolo, président du Munci, syndicat professionnel du numérique (adhérent du Syntec et partenaire de l’Unsa), qui tempête contre “les discours trompeurs et les foutaises de Niel et de sa clique”. Et s’il ne souhaite pas faire de procès d’intention au patron de Free ou remettre en cause la sincérité qui l’anime en ouvrant son école, il dénonce “ce mythe persistant des emplois non pourvus dont, malheureusement, les politiques – à commencer par les ministres de l’Enseignement supérieur et de l’Économie numérique [2] – se font écho”. Lui avance des chiffres. En l’occurrence, ceux de la Dares (notamment l’étude de mars 2013 relative aux tensions sur le marché du travail), de l’Apec et de Pôle emploi, qui constatent que le secteur IT (informatique et télécoms) a subi une chute du ratio offre demande en 2012. “36 000 informaticiens sont au chômage, soit 7 % de la profession. Un chiffre qui a quasiment doublé depuis 2008 et connu une hausse brutale de 16 % en 2012. Un taux record, jamais atteint depuis 2005”. Particulièrement touchés, les techniciens informatiques (niveau bac + 2) et les quadras et quinquas, victimes du “jeunisme effréné” et du culte des “meilleurs” qui touche la profession. “Autant de clichés que Xavier Niel alimente en prétendant que ses futurs génies de l’informatique disposent d’un profil de jeunes surdoués inadaptés au système scolaire… alors qu’à 80 %, notre profession embauche des cadres de niveau bac + 5.”
L’urgence, selon lui : “Développer une véritable politique de GPEC dans la branche informatique et former prioritairement les demandeurs d’emploi des niveaux les plus bas ou qui sont au chômage depuis plus de six mois pour les faire monter en compétences et les adapter aux besoins futurs d’un marché du travail en évolution constante”.

Bataille de chiffres

Ce mythe des emplois vacants a donc la vie dure. Dans l’une de ses plaquettes publicitaires, Web@cadémie n’hésite ainsi pas à évoquer une pénurie de 140 000 ingénieurs informaticiens et de 30 000 développeurs. Xavier Niel pour sa part, considère les besoins en créations de postes à près de 10 000 par an. Des chiffres hautement fantaisistes, selon le Munci, qui, pour sa part, estime le nombre d’offres réellement à pourvoir à 5 000. “La réalité, c’est que le marché du travail est de plus en plus dominé par les SSII et leur logique d’externalisation, mais aussi par des offres bidons diffusées par les entreprises soit dans le but d’alimenter leur CVthèque, soit en prévision d’appels d’offres hypothétiques.”

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Régis Granarolo,
président du Munci,
association des professionnels
du numérique (DR)

Ainsi, selon les chiffres fournis par l’Apec, 165 000 offres d’emploi pour les seuls cadres informaticiens ont été diffusées en 2012 par ses services… pour 33 400 recrutements “bruts”. L’année précédente, 150 136 offres diffusées s’étaient soldées par 29 800 embauches… “En moyenne, nous estimons qu’il existe environ 0,52 offre réelle par demandeur d’emploi. On est bien loin des 30 postes à pourvoir par ingénieur que certains avancent !”, calcule Régis Granarolo, le
président du Munci. Une situation qui n’incite pas le Munci à se montrer indulgent envers les vendeurs de lendemains qui chantent, en première ligne desquels Ametix. “Ils cherchent à se faire de la pub en faisant miroiter un emploi aux 1 000 premiers élèves de 42 qui achèveront leur formation et leur promettent un salaire largement supérieur à ceux d’un ingénieur bac + 5 sorti d’une grande école parisienne ? Très bien ! Nous les mettons au défi. L’inspection du travail autorise la signature, même trois ans en avance, de promesses
d’embauches au salaire annoncé. Qu’ils signent ! Nous verrons bien s’ils tiennent leurs engagements ou s’ils se dégonflent !”
Reste à souhaiter aux mille futurs heureux élus qui intégreront la “Neil Academy” en novembre 2013 que leur parcours de formation connaisse moins de bugs que sa freebox. Denis Cristol fait partie de ceux qui espèrent qu’au delà du buzz initial, Xavier Niel et son équipe sauront faire preuve d’une responsabilité sociale à la hauteur des espoirs générés. “Souhaitons bonne chance à 42, mais attention : en tant qu’acteur éducatif, une école à des devoirs vis à vis de la démocratie qui l’abrite. Elle doit respecter un engagement envers ses étudiants à comprendre et habiter le monde. Pas seulement à faire du
business. Si l’ambition est belle, il faut se souvenir des bonnes idées de la bulle internet qui avait beaucoup promis et pas toujours tenu…”

ET POURQUOI “42” ?
42 est une référence, un clin d’oeil, dans le monde des geeks, ces férus d’informatique et d’internet. Dans Le Guide galactique (The Hitchhiker’s guide to the galaxy) de Douglas Adams, “42” est la réponse fournie par un ordinateur à la question ultime du sens de la vie. Pour “question non résolue”. Les allusions au nombre 42 sont... innombrables dans la culture geek. Dernier exemple : l’école comptera 42 enseignants.

par Benjamin d’Alguerre, Centre Inffo, 2013

[1Surnom du bâtiment qui abritera l’école.

[2Interrogée par L’Usine nouvelle le 8 novembre 2012, Fleur Pellerin, ministre déléguée auprès du ministre du Redressement productif, chargée de l’Économie numérique, faisait état d’une pénurie de 60 000 à 100 000 développeurs informatiques.

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