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Pourquoi et comment l’orientation peut-elle “changer le monde”

Créés par la loi du 5 mars 2014, le compte personnel de formation et le conseil en évolution professionnelle traduisent la manière dont partenaires sociaux et législateur pensent devoir accompagner les parcours individuels. Pause réflexion avec la publication des actes du dernier Congrès international de l’orientation [1].

Considérée d’un point de vue
“adéquationniste”, l’orientation
est une tâche relativement simple
qui consiste à faire se rencontrer,
sinon des compétences et des centres
d’intérêt, au moins des aptitudes et des
besoins non satisfaits du marché du
travail. Mais la persistance d’un chômage
de masse et d’offres non pourvues
semble indiquer une réalité plus complexe.
À l’heure où le conseil en évolution
professionnelle (CEP) promet l’accompagnement
individualisé pour tous, les
prestations d’orientation sont amenées à
évoluer. Pour les conseillers, il ne s’agira
pas de se limiter à un rôle d’informateur,
et encore moins de prescripteur. Bien
davantage que pour apporter une solution
fondée sur une expertise qu’ils seraient
seuls à détenir, ils seront sollicités
pour co-construire avec le bénéficiaire
une capacité à surmonter les difficultés
et à tracer son chemin. C’est du moins
l’opinion défendue lors du colloque par
une équipe de psychologues de l’association
Traverses,
apôtres du “counseling”.

Le “counseling” : un outil pour le CEP ?

À l’instar de la “guidance” mise en
œuvre au sein des Maisons de l’information
sur la formation et l’emploi (Mife),
le “counseling” exprime l’idée d’un processus
continu qui engage professionnels
et consultants. D’où l’idée d’action,
traduite par la notion de “tenir conseil”.
Laquelle “défend l’idée selon laquelle les
humains, face à la réalité, aussi difficile
soit-elle, sont capables et ont besoin de
construire du sens, d’élaborer un jugement
personnel, de mettre de l’intelligence dans
l’agir, de mettre en œuvre des projets qui
prennent en compte leur être global en
interaction avec l’environnement”
.

Identification, compréhension, concrétisation...

Cette dimension globale, estime les intervenants,
distingue le counseling des
pratiques de développement personnel
centrées sur l’individu (coaching).
Trois phases caractérisent l’entretien
de counseling : accueil et identification
de la demande et des besoins ; compréhension
“multidimensionnelle” des
ressources et des limites du consultant ;
concrétisation par l’aide à l’engagement
de la personne dans des choix pertinents
et intégrables. Parce qu’il dépend
moins d’outils et techniques aisément
transférables que d’une posture professionnelle
qui nécessite fondements
théoriques et remise en question permanente,
le counseling nécessite une
formation spécifique.

... supervision

Le recours à la supervision des entretiens
de conseil en constitue le fondement,
dès la formation initiale. En
formation continue, “une démarche faite
d’allers-retours entre autosupervision [2] et
supervision [3] permet aux professionnels
d’accroître leur « conscience réflexive de soi
en relation » afin d’« utiliser » au mieux
qui ils sont dans l’accompagnement des
consultants [4]”.
Reste à savoir combien de
professionnels de l’orientation bénéficieront
d’un tel programme.

Pourquoi aider les personnes à s’orienter ?

L’idée de recourir à un tiers pour
“s’orienter” est une construction sociale
qui évolue avec la société. Le premier
paradigme, né à la fin du XIXe siècle,
visait “l’appariement des « personnalités
individuelles » et des « activités professionnelles
 »”
, rappelle Jean Guichard,
professeur de psychologie au Cnam. Le
second, apparu à la fin du XXe siècle,
poursuit l’objectif d’une construction
par les individus eux-mêmes de leurs
parcours de vie personnelle et professionnelle.
À ces deux approches, qui correspondent
à deux époques du développement des
sociétés industrielles, s’ajoute un débat
idéologique qui questionne la finalité et
les moyens : pourquoi et comment aider
les personnes à s’orienter ?
Un premier mouvement, d’inspiration
conservatrice et issu de ce que Jean
Guichard nomme le “monde des affaires”,
renvoie à une conception que l’on qualifierait
aujourd’hui d’“adéquationniste” :
“Le but ultime du conseil en orientation
était de fournir aux entreprises la main-d’œuvre
dont elles avaient besoin.”

Un second mouvement, qualifié de
“progressiste”, considère que “le but majeur
de l’accompagnement en orientation
professionnelle était de permettre à chacun
de développer ses capacités personnelles
fondamentales”
.

Se construire un “concept de soi professionnel”...

Du point de vue méthodologique, les
premiers placent le “bon sens” au cœur
de leur méthode d’intervention, les
seconds abordent l’orientation comme
une science tirant ses fondements des
sciences humaines et sociales. Alors que
nous sommes progressivement passés
d’un paradigme de l’orientation professionnelle
à un paradigme de l’orientation
de sa vie personnelle et professionnelle,
Jean Guichard souligne le poids
qui pèse désormais sur les individus : si
“les acteurs humains sont désormais conçus
comme dotés d’un plus grand pouvoir
d’agir”
, une nouvelle “obligation” leur est
faite “de concevoir et d’orienter eux-mêmes
leur vie et leur parcours professionnel”
.
Eux-mêmes, mais pas tout seuls,
puisqu’ils bénéficient des trois grandes
formes d’intervention contemporaines
que sont l’“information”, la “guidance”
et le “dialogue”. La première vise à
“enseigner aux personnes à s’informer en
matière d’orientation professionnelle”
, la
deuxième poursuit l’objectif d’“aider le
bénéficiaire à se construire un concept de
soi professionnel adaptable”
aux normes
d’employabilité. Plus radicale, l’intervention
par le dialogue entend “permettre
aux bénéficiaires de définir leurs
propres normes, […] à partir desquelles
ils peuvent donner un sens à leur vie et
l’orienter”
.

... alors même que son parcours est subi

Problème, pour Jean Guichard, chacune
de ses méthodes repose sur la mobilisation
de compétences individuelles, alors
que la sociologie, Pierre Bourdieu en tête,
a montré que leur acquisition et le “pouvoir
d’agir”
qui en découle renvoie aux
déterminismes sociaux. Et d’estimer, en
citant les universitaires Michèle Grosjean
et Philippe Sarnin, que “le report quasi
exclusif sur l’individu de la gestion de
son parcours […] peut apparaître […]
comme une régression sociale, doublée d’une
épreuve psychologique, chez les travailleurs
précaires, puisque les individus sont mis
dans la situation paradoxale de considérer
que leur parcours dépend d’eux, alors que ce
qu’ils vivent est un parcours subi”
.

Créer des “systèmes d’échanges locaux” de compétences

Et face à un processus d’orientation
jugé inégalitaire, Jean Guichard suggère
d’“imaginer la formalisation d’un
nouveau paradigme”
, qui aurait pour
mission de “contribuer au développement
durable d’un monde plus équitable”
. Il
commence par proposer d’élargir l’éducation
à l’orientation à une éducation à
la citoyenneté, qui permettrait de redéfinir
la valeur travail.
Alors que le chômage de masse affecte
durablement les jeunes, Jean Guichard
propose également de “les aider à créer
et à développer des systèmes d’échanges
locaux (SEL) de compétences”
. Assimilés
à des dispositifs d’insertion sociale et
professionnelle, ceux-ci auraient pour
mission temporaire de “partiellement
compenser les effets délétères [5] de l’absence
de travail”
. In fine, Jean Guichard passe
du droit à l’orientation à la création
d’un “droit au travail décent”. Face aux
logiques financières qui gouvernent l’espace
mondial de production, le concept
est aujourd’hui une utopie. Il n’en vient
pas moins, selon Jean Guichard, apporter
de nouvelles réponses aux questions
fondatrices : pourquoi et comment aider
les personnes à s’orienter.

par Nicolas Deguerry, Centre Inffo, 2014

[1Congrès international de l’orientation (Montpellier,
septembre 2013) à l’adresse http://ciom2013.acmontpellier.
fr

[2“Démarche réflexive d’auto-évaluation.”

[3“Démarche qui recourt à un tiers.”

[4Au sens de bénéficiaires.

[5Marché noir, “désocialisation”, dévalorisation, etc.

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