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Les Écoles de production, ces “alternatives à l’alternance”

Par Centre Inffo

Établissements privés de l’enseignement technique hors contrat, les Écoles de production représentent un modèle particulier de formation par alternance, né voici centre-trente ans. Alors qu’une proposition de loi visant leur généralisation vient d’être rejetée au Sénat − malgré le soutien d’acteurs majeurs de tous horizons −, découverte de ces établissements et de leur pédagogie, qui poursuivent leur chemin.

À mi chemin entre les lycées professionnels et les CFA, elles s’adressent notamment à des jeunes en totale rupture scolaire et sociale, auxquels elles proposent de se former par une voie originale centrée sur l’exécution de vraies commandes, réalisées avec l’aide d’un “maître-professionnel”. Longtemps cantonnées à la Région Rhône-Alpes, les Écoles de production s’exportent désormais, mais peinent à se développer, comptant au total seulement 15 établissements accueillant quelques 700 élèves. De fait, et malgré des résultats probants − 92 % de réussite aux CAP et bac pro, 100 % ou presque d’insertion professionnelle ! −, les Écoles de production pâtissent de leur originalité, qui les rend inéligibles à toute aide publique.
Sensibilisé au modèle alors qu’il était vice-président de la Région Rhône-Alpes en charge de la formation, le sénateur de la Haute-Savoie Jean-Claude Carle (UMP) a, depuis, déposé une proposition de loi (voir notre article) qui avait pour objectif de les rattacher au ministère chargé de la Formation professionnelle, de les faire bénéficier de la taxe d’apprentissage et de permettre à leurs jeunes d’accéder aux divers avantages accordés aux apprentis. Rejeté le 21 novembre dernier par la nouvelle majorité sénatoriale, le texte n’a pas eu l’ombre d’une chance.

Une originalité qui dérange

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Jean-Claude Carle (DR)

Ni le soutien au dispositif des socialistes Gérard Collomb [1] et Jean-Jacques Queyranne [2] ni l’enthousiasme d’Anne Lauvergeon, présidente du Fonds A2i, qui leur consacre une page dans son dernier livre [3], pas plus que le lobbying de l’UIMM [4] , n’auront donc suffi à faire changer d’avis les 175 sénateurs qui ont choisi de suivre les conclusions du rapport présenté par la sénatrice Françoise Laborde [5]. Lequel rejette l’ensemble des six articles visant à permettre le développement des Écoles de production, préférant recommander une mission d’inspection et d’évaluation dans le but de clarifier le paysage des dispositifs d’alternance.
“Soyons clair, nous déclare Jean-Claude Carle, vous savez ce que disait Clémenceau : « Vous voulez enterrer un problème ? Créez une commission ! » C’est exactement ce qui se produit…” Estimant que sa proposition a davantage fait l’objet d’un traitement idéologique que d’un examen pragmatique, le sénateur regrette de ne pas avoir été suivi alors que l’article 1er de sa proposition prévoyait une période d’expérimentation de cinq ans, “comme la Constitution l’autorise”, insiste-t-il. Rappelant que les Écoles de production représentent une “voie originale”, qui s’adresse notamment aux publics écartés de l’enseignement scolaire classique, il souligne que leurs élèves ne peuvent pas davantage prétendre à un CFA, “parce que les entreprises rechignent à leur signer un contrat d’apprentissage”. Et de poursuivre : “Si les Écoles de production vivent aujourd’hui dans l’ombre, elles n’en récupèrent pas moins les élèves que l’Éducation nationale a laissés de côté : leur spécificité est bien d’avoir des programmes et des pédagogies adaptées à chacun. Il est certain que c’est encore un tabou…”

Le soutien du Fonds A2i

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Anne Lauvergeon (DR)

Même sentiment pour le directeur du Fonds A2i, Denis Boissard, qui a tenté, en compagnie d’Anne Lauvergeon, de convaincre Thierry Repentin et Michel Sapin. Rappelant que la proposition de loi avait été initiée par des sénateurs de l’opposition actuelle dans le cadre de la législature antérieure, il estime aujourd’hui qu’il aurait fallu rallier un certain nombre de sénateurs socialistes pour entrevoir un succès. Regrettant la “volonté d’uniformiser de certains qui n’admettent pas que l’on puisse mener des expérimentations à la marge du système éducatif classique”, le directeur du Fonds A2i confirme que les premiers concernés sont “des jeunes en totale déshérence sur lesquels l’Éducation nationale n’a plus prise et auxquels les Écoles de production permettent, justement, d’acquérir une formation et un diplôme, et de décrocher un emploi”. Au-delà des résultats objectifs qui plaident en faveur de ces Écoles, Denis Boissard souligne aussi avoir été convaincu en rencontrant d’anciens élèves devenus aujourd’hui chefs d’entreprise, et recommande donc à la Fédération nationale des Écoles de production (Fnep) d’organiser un maximum de visites des Écoles par des parlementaires.
Preuve de l’enthousiasme de la métallurgie et du Fonds A2i pour les Écoles de production, ce dernier accompagne depuis mi-2011 le développement du modèle en soutenant financièrement la Fnep. Objectifs présentés par Denis Boissard : “L’obtention auprès du ministère du Travail d’un statut qui reconnaisse les Écoles de production comme mode de formation initiale, la création d’un dispositif d’aide opérationnelle à la création d’Écoles, et la mise en œuvre d’une politique de communication pour mieux les faire connaître.” Particulièrement ambitieux en termes quantitatifs pour un dispositif plus que centenaire qui plafonne aujourd’hui à 15 établissements accueillant quelques 700 élèves, l’objectif est de passer à 34 établissements au bout de trois ans et 52 au bout de quatre ans, soit 1 050 élèves à l’horizon 2014 et 1 430 à l’horizon 2015.

Le soutien des Régions
Déçu mais philosophe, Christophe Girard, délégué général de la Fnep, dit, lui, comprendre qu’une démarche et des pédagogies “hors du schéma classique” suscitent interrogations et questions. Et s’il juge blessants les propos de quelques sénateurs accusant les Écoles de production d’“exploitation” ou pointant un “risque de dérive sectaire”, il s’oppose surtout au souhait du ministère de l’Éducation nationale partagé par certains sénateurs de les voir “rentrer dans la norme. C’est a priori politiquement un peu complexe, mais c’est dommage, parce que les Écoles de production apportent une solution réelle et concrète très appréciée des acteurs de terrain, assure-t-il. Oui, nous sommes hors norme, parce que nous passons les deux tiers de notre temps en production. Mais quand un jeune arrive chez nous, complètement détruit, et que trois ans plus tard, il est embauché, alors nous voyons bien que ce que nous apportons est complémentaire et différent”. Et d’ajouter : “Le jour où nous serons dans la norme, nous n’aurons plus rien à apporter !”

Pour l’heure, ne serait-ce que pour continuer à “prendre des jeunes en difficulté, les remettre debout et les voir s’en sortir”, Christophe Girard demeure optimiste et assure que le réseau va poursuivre son développement, “malgré les lourdeurs administratives et le manque de financements”. La preuve ? Trois nouvelles Écoles ont été créées au cours des six derniers mois : l’une à Denain-Valenciennes, avec le soutien de la Région Nord-Pas-de-Calais, la deuxième à Dôle, avec un grand nombre d’inscrits issus des gens du voyage, et la dernière à Lyon, avec une École consacrée la restauration collective.
Désormais déterminé à se tourner vers les Régions pour faire avancer la cause des Écoles de production, Jean-Claude Carle conclut, lui aussi, sur un motif de satisfaction : “Ce débat aura au moins eu le mérite de faire connaître une formule que personne ne connaissait…” D’autant qu’une autre occasion de passer de l’ombre à la lumière s’est présentée ce 13 décembre, à Paris, lors de la clôture du Tour de France de l’insertion dans l’industrie, en présence de Michel Sapin, ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social, et de Jean-François Pilliard, délégué général de l’UIMM. 

L’ÉCOLE-ENTREPRISE, UN OVNI JURIDIQUE
À lire le rapport de la sénatrice Françoise Laborde sur la proposition de loi relative aux Écoles de production, le texte de Jean-Claude Carle présenterait trop de difficultés d’ordre juridique pour être soutenu par ceux-là mêmes qui seraient prêts à reconnaître le bien-fondé du concept de l’“école-entreprise”.

Ainsi, et bien que le rapport fasse l’éloge d’“une voie originale et prometteuse de formation alternée pour des jeunes en difficulté”, il n’en dénonce pas moins “les incohérences d’un statut hybride taillé sur mesure pour une catégorie encore marginale d’établissements privés d’enseignement technique”. Reprochant notamment à la proposition de loi de rendre éligibles aux aides publiques les Écoles de production et leurs élèves tout en conservant leurs spécificités, le rapport reprend l’argumentation développée en 2005 par le ministre délégué à la Recherche François d’Aubert, qui concluait alors que “l’Éducation nationale ne [pouvait] qu’encourager les Écoles de production à sortir d’une certaine ambiguïté”. Alors qu’a contrario, pour les concepteurs et promoteurs des Écoles de production, c’est précisément l’innovation intrinsèque du concept qui génère de l’efficacité et justifie de sortir du cadre conceptuel juridique propre à l’Éducation nationale.

Désapprouvant la création d’un statut réservé aux seules Écoles de production, “qui constituerait potentiellement une rupture dans l’égalité de traitement de l’ensemble des établissements d’enseignement technique privés”, la commission sénatoriale a donc rejeté la proposition de loi et appelé à la création d’une mission d’évaluation et d’inspection dont les “conclusions pourront nourrir le prochain projet de loi de programmation pour l’école”.

par Nicolas Deguerry, Centre Inffo, 2012

À consulter

[1Maire de Lyon.

[2Président de la Région Rhône-Alpes.,

[3La femme qui résiste, Plon, avril 2012.

[5Rapport fait au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication sur la proposition de loi relative aux Écoles de production, 14 novembre 2012.

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