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Le conseil en évolution professionnelle : une chance pour l’orientation ?

Prestations financées encadrées par un cahier des charges d’un côté, consultations libres et à l’initiative des personnes à la Cité des métiers de Paris de l’autre, Stéphane Montagnier connaît une double expérience de la pratique du conseil en orientation. Invité à témoigner lors des 27èmes rencontres des MIFE [1], consacrées à la réforme de l’orientation et la formation tout au long de la vie, il décrit deux paradigmes du conseil en orientation qui ne sont pas sans évoquer « l’appel à une crise de l’éthique des pratiques de l’orientation », lancé dans nos colonnes en 2013 (voir notre article).

Au terme d’une véritable mise à nu de sa pratique professionnelle, il dit son espoir de voir le conseil en évolution professionnelle (CEP) redéfinir la notion de service en orientation.

Ceux qui s’interrogent sur l’opportunité d’une réforme de l’orientation pourraient bien revoir leur position. Car pour Stéphane Montagnier, psychologue du travail praticien en accompagnement des questions d’orientation tout au long de la vie, l’enjeu est de taille. De sa propre expérience, il ressort que face aux limites d’une commande publique jusqu’ici fondée sur « une conception déterministe et prédictive essentiellement centrée sur la connaissance de soi », le déploiement du conseil en évolution professionnelle (CEP) pourrait bien faire triompher un nouveau paradigme du conseil, centré lui sur « l’exploration du champ des possibles ».

Des limites de la loi de 1991…

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Stéphane Montagnier (DR)

Résumant d’une formule la conception de l’orientation aujourd’hui majoritaire dans la commande publique, Stéphane Montagnier soupire : « un métier est fait pour moi, je suis fait pour un métier ». Regrettant que ce qui n’était qu’une « hypothèse » ait progressivement évolué vers une « vérité » délivrée par des tests en tout genre, il suggère qu’un tel « appariement déterministe et prédictif concentré sur l’image de soi, s’est opéré principalement grâce à la loi de 1991 relative au bilan de compétences ». Lequel, surfant sur la vague du développement personnel, aurait tout misé sur un processus vertueux enchaînant meilleure connaissance, représentation et estime de soi au service d’une meilleure capacité à s’orienter. Contingent « de la mondialisation de l’économie et du déferlement des premiers licenciements de masse », le bilan de compétences a selon lui aussi ouvert la voie à une batterie de dispositifs individualisés dont le coût s’est révélé difficilement supportable pour la puissance publique. Conséquence : externalisée par l’État dans un souci d’économie, l’offre de services en orientation obéit désormais à une logique de marché, encadrée par des cahiers des charges auxquels les prestataires doivent se soumettre pour espérer conserver leur habilitation. Problème : non seulement le contenu de l’activité des praticiens se voit ainsi « prescrit » par les cahiers des charges des financeurs, mais encore « ce mode de fonctionnement dirige-t-il la finalité des prestations vers l’atteinte d’objectifs et de résultats quantifiables sensés attester de la qualité du travail ».

Et s’il s’est au départ conformé à ce « mode d’emploi », il en a vite mesuré les limites : « la spécificité de ma pratique était surtout de suivre l’objectif des cahiers des charges, le but des outils, de tendre un questionnaire d’enquête et un plan d’action à suivre », s’amuse-t-il. « Quant à son objet, il était essentiellement celui de parvenir à dresser un profil de soi ». Somme toute bon élève au regard des financeurs, force lui a été de constater qu’une telle pratique n’emportait cependant guère l’adhésion des premiers concernés. Bientôt conscient que le strict respect des procédures l’amène à « passer sous silence » la demande réelle des usagers, il décide alors de reprendre les commandes, « début d’un écart assumé avec le schéma tout tracé et linéaire du cahier des charges ». Ce qui n’implique pas forcément d’en tout ignorer, mais au moins d’en finir avec le dogme de l’exploration de soi comme point de départ à tout projet. Quand l’accès à l’emploi est le besoin fondamental exprimé, « l’exploration du champ des possibles » peut s’avérer beaucoup plus pertinente pour la mise en action de la personne, qui, mise en face de choix à opérer, pourra alors s’attarder beaucoup plus utilement sur la « question du soi ».

…aux promesses de la loi de 2014

Et, selon lui, c’est bien « ce décalage entre ce qui est demandé par le sujet et ce qui lui est apporté comme réponse qui peut avoir en partie motivé l’élaboration du conseil en évolution professionnelle ». À rebours d’un modèle qui « fait croire au déterminisme professionnel » et n’améliore même pas la « capacité de l’individu à être plus autonome dans sa capacité à s’orienter », le CEP introduit lui « le droit à l’initiative et à son respect, l’amélioration de la capacité à faire ses propres choix ».
Et de citer Philippe Dole [2], directeur du Fonds paritaire et avant cela rédacteur du cahier des charges du CEP : « la mise en œuvre du CEP s’accompagne de l’acceptation d’une nouvelle définition du métier de conseil dans la sphère publique », laquelle suppose une évolution de la commande : « les modes de gestion qui sont construits dans une logique prescriptive devront être adaptés aux spécifications du cahier des charges du CEP, qui renverse totalement ce modèle de gestion et de relation ». À l’heure où les opérateurs nationaux du CEP considèrent encore unanimement qu’ils sont de longue date dans la logique du CEP, il n’est pas sûr que sa portée révolutionnaire du CEP ait été bien comprise. À leur décharge, c’est dans une note de bas de page de l’article de Philippe Dole, que Stéphane Montagnier est allé relever cette dénonciation des pratiques en cours : « les objectifs du CEP et du CPF disqualifient également les pratiques d’orientation qui demeureraient fondées au principal sur la psychométrie et l’usage de tests, et dont les objectifs qu’il sous-tendent d’un accès homogène à la formation s’avèrent contradictoires avec la personnalisation des parcours ».

Mission impossible ?

De la même manière qu’il a expérimenté la démarche prescriptive dans le cadre des marchés publics, Stéphane Montagnier dit avoir expérimenté la logique CEP dans le cadre de son activité de conseil à la Cité des métier de Paris-La Villette : « je n’ai plus à m’orienter à partir du but et des objectifs de la prestation, ni même à m’en soucier, puisqu’il s’agit seulement de partir de la demande du sujet et des savoirs qu’il recherche ». Lesquels sont souvent tournés vers « l’énigme de savoir "quoi faire ?", dont la résolution est à « construire, notamment en s’aidant des outils qui sont aujourd’hui devenus accessibles par internet ». Mais a contrario des outils à la seule main du conseiller, ceux-ci sont utilisables par tous, à charge pour le conseiller d’aider à leur appropriation. Changement de posture où le conseiller n’est plus là pour « donner la solution » à un problème plus ou moins clairement exprimé, mais pour aider à construire et amener la personne elle-même à « réaliser un travail d’orientation ». Stéphane Montagnier insiste, il s’agit bien d’un « travail », ce qui justifie en soi le rôle du conseiller dans sa fonction de soutien. La différence entre les deux paradigmes ? « Dans le cas de l’ancien paradigme, se projeter au travers d’une image de soi idéalisée dans un métier idéal ; dans le nouveau, favoriser la possibilité du sujet à pouvoir se projeter en fonction de ce qui lui est possible, de sorte à lui permettre de faire un choix en connaissance de cause ».

Revers de l’abandon de la prescription, l’irruption du choix peut... désorienter ! Charge alors au conseiller d’accompagner le sujet dans ce que Stéphane Montagnier nomme « l’embrouille des désirs ». Car, « à mesure que la liberté et la responsabilité de ses choix reviennent au sujet-citoyen, la clinique de l’orientation s’apparente de plus en plus à une clinique du désir et de l’angoisse ». Ré-apparaît alors la problématique de la « centration sur l’individu » exposée par Marie-Hélène Doublet lors des rencontres régionales de l’orientation en Rhône-Alpes (voir notre article). L’avocat du second paradigme pouvait bien conclure : « notre métier est impossible ! »

par Nicolas Deguerry, Centre Inffo, 2015

Plus d’infos

  • 27èmes Rencontres nationales des MIFE, Orientation et formation tout au long de la vie, une réforme en marche..., Autun, 11 et 12 juin 2015 : www.intermife.fr/

[1Maison de l’information sur la formation et l’emploi.

[2Le conseil en évolution professionnelle, nouvel espace public de construction de projet, Droit social n° 12, décembre 2014.

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