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L’orientation… est un sport de combat

Un documentaire consacré à Pierre Bourdieu réalisé en 2001 avait retenu pour titre : “La sociologie est un sport de combat”. À lire l’ouvrage que vient de publier le psychologue du travail Stéphane Montagnier, ...l’orientation aussi.
Entretien avec un auteur qui plaide pour une "crise de l’éthique des pratiques d’orientation".

Chargé d’enseignement universitaire à Paris-VIII, dans le cadre du Desu “Évaluation et bilan de compétences” et lui-même praticien en accompagnement des questions d’orientation tout au long de la vie, Stéphane Montagnier a cependant choisi un titre plus consensuel pour s’adresser à ses confrères  : “Orientation  : repères pour situer et orienter sa pratique”.

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Stéphane Montagnier (DR)

Les repères, le lecteur les trouvera non seulement en revisitant l’histoire de l’orientation en France depuis un siècle, mais aussi, et surtout, en partageant la mise en perspective de l’évolution des pratiques. Qu’il s’agisse des méthodes de “nouvelle gestion publique” qui s’appliquent désormais au secteur social, des erreurs d’orientation qui se révèlent issues de contraintes d’affectation ou de l’homogénéisation des pratiques conduites au nom de la qualité, Stéphane Montagnier décrit longuement la difficile place de l’orientation.

Produit d’interactions aussi nombreuses que complexes à démêler, tributaire de logiques économique, éducative et sociale, l’orientation apparaît davantage comme le centre de visées contradictoires que comme un processus objectif. Faut-il s’en offusquer  ? Non, à condition d’être conscient des enjeux et d’en faire le “cœur de métier”. Lequel s’apprend par la formation initiale, certes, mais peut-être bien plus encore par une formation permanente appuyée sur la supervision et l’analyse de pratiques. Garant de la nécessaire professionnalisation du praticien de l’orientation, celle-ci “permet de répondre à la difficulté de tout praticien à trouver un juste équilibre entre éthique, déontologie et exigences administrativo-gestionnaires”.

par Nicolas Deguerry, Centre Inffo, 2013

Entretien avec Stéphane Montagnier, psychologue du travail

"Que l’on connaisse enfin une crise de l’éthique des pratiques de l’orientation !"

Pourquoi un livre pour aider les professionnels de l’orientation à situer et orienter leur pratique  ?
J’ai écrit ce livre parce que je suis praticien et formateur auprès de praticiens. En qualité de praticien, cet ouvrage est un produit de mes interrogations permanentes sur la fonction et sur le métier de praticien de l’orientation, au sens où aucune des lectures ni aucune des formations initiale ou continue que j’ai pu recevoir dans ce champ d’intervention ne m’ont jamais donné l’occasion de pouvoir concrètement situer ce métier, cette fonction et ses enjeux aux niveaux tout à la fois historique, politique, théorique et pratique. Ce n’est que très tardivement que j’ai pu articuler ensemble toutes ces dimensions de la profession. Et en qualité de formateur, auprès de praticiens et de futurs praticiens, je n’ai finalement jamais tout à fait le temps de pouvoir transmettre tout ce que je voudrais au sujet de ce travail de “délimitation” de l’orientation à ces différents niveaux. Alors, lorsque j’ai rencontré Sylvie Darré − qui est la responsable éditoriale des éditions Qui plus est, à Paris − l’idée de publier un livre qui se donne comme objectifs de contribuer à éclairer les différentes facettes de l’orientation, de faire une lecture des pratiques qui y sont dispensées aujourd’hui et de formuler une proposition en réponse aux impasses rencontrées dans l’exercice du métier, cette idée s’est présentée comme une réponse possible à ce désir de transmettre.

Avez-vous eu le sentiment d’un âge d’or en en vous attardant sur les différentes étapes de l’orientation à la française  ?
Non, je n’ai pas cette idée-là. On observe depuis le début du XXe siècle une institutionnalisation de l’orientation en France, ainsi qu’une évolution des courants théoriques − globalement psychotechnique, éducatif et clinique du travail − parallèlement à l’évolution des éléments économiques et sociaux de la société. Mais en termes de pratiques, je dirais que nous en sommes toujours, majoritairement hélas, à une conception héritée de la psychotechnique. C’est-à-dire à une conception où il est postulé que les caractéristiques individuelles aussi bien que les emplois et les professions sont stables, et qu’il est ainsi possible d’établir un rapprochement de ces deux profils, grâce à des tests, pour faire des pronostics d’orientation et d’adaptation à l’emploi  ! C’est cet aspect-là que j’ai souhaité faire apparaître en rappelant les différentes étapes de l’orientation en France.

Y a-t-il aujourd’hui une crise de l’orientation  ?
Au contraire  ! Une crise, c’est une rupture d’équilibre par rapport à un état précédent. Or, les pratiques d’aujourd’hui, du moins celles que je constate, celles que l’on me rapporte, ou bien encore celles que l’on trouve parfois dénoncées dans la littérature, sont toujours majoritairement de type experte, comme je le disais précédemment.
Elles continuent de l’être, malgré l’aberration de leur postulat de stabilité des caractéristiques individuelles et des emplois. Ceci, parce que les épreuves normées sont faciles à mettre en œuvre, rapides et peu onéreuses, donc rentables, et permettent ainsi d’apporter la réponse qui est attendue par les principaux financeurs en termes d’objectifs de performance et de résultat chiffrés.
L’enjeu fondamental qui se présente aux personnes aujourd’hui, à tout âge et à tout moment de leur carrière, est bien plutôt de savoir comment s’orienter − en fonction de leur situation dans la société actuelle − que de recevoir le descriptif qui vaut pour tous d’un profil d’intérêt ou de personnalité prétendant établir un lien avec une profession idéale. Que l’on connaisse enfin une crise de l’éthique des pratiques de l’orientation serait donc, à mon sens, assez souhaitable.

Le concept d’orientation tout au long de la vie peut-il se traduire en un métier unique  ?
L’orientation caractérisée de “tout au long de la vie” signifie que l’on s’oriente de moins en moins une seule fois pour toute au seul moment de sa formation initiale. Cela signifie que chacun, à quelque moment de son parcours, peut être conduit à devoir répondre à des questions touchant à son orientation professionnelle. Cela signifie que les demandes des personnes cherchant à savoir comment s’orienter sont de plus en plus singulières et spécifiques, en fonction de leurs parcours et de leurs enjeux personnels, forcément différents à 16 ou à 55 ans. Ainsi, plus qu’un métier qui serait unique, il me semble que c’est un métier de la clinique du cas par cas dont il ne peut être qu’uniquement question.
Ceci étant, actuellement, le dénominateur commun d’une très grande majorité des praticiens de l’orientation, c’est une pression à la performance, au placement et au résultat quantifiable, avec comme conséquence majeure une expansion des pratiques standardisées valant pour tous, une expansion des pratiques expertes, tout à fait à l’opposé de celles prenant en compte la singularité et la subjectivité de chaque individu que nous recevons.
Selon moi, le dénominateur commun des pratiques de l’orientation, c’est une nécessaire prise en compte des dimensions singulières et subjectives des sujets que nous recevons aussi bien que des praticiens qui exercent.

Quel est, selon vous, l’apport des labellisations “Orientation pour tous”  ?
J’avoue n’avoir constaté aucun apport de la loi du 24 novembre 2009 et des labellisations “Orientation pour tous” au regard des questions touchant à la professionnalisation des praticiens de l’orientation et à leur nécessaire formation permanente. Mais cela n’était pas non plus l’objectif de ce texte.

Sont-elles de nature à clarifier le “labyrinthe de services aux fonctions différentes et destinées à des publics différents” que vous décrivez  ?
À ma connaissance, les labellisations “Orientation pour tous” n’ont pas pour objectif d’effacer les multiples services et lieux d’accueil en orientation qui existent en France. Il m’apparaît qu’elles viennent s’ajouter à eux.

Ne faudrait-il pas privilégier l’alternance comme mode de formation initial et le compagnonnage comme mode d’entrée dans la vie professionnelle  ?
C’est une option de formation initiale tout à fait concevable, bien sûr. Néanmoins, il s’agira toujours d’une formation ponctuelle. Or, selon moi, notre formation de praticien de l’orientation ne peut être que permanente. Elle ne peut être que permanente pour les raisons que j’ai indiquées précédemment, à savoir que le praticien est un sujet comme un autre, c’est-à-dire un être parlant, singulier et subjectif, ayant à faire à des cas singuliers et particuliers de sujets non moins parlants et subjectifs. Autrement dit, aller consulter un professionnel de l’orientation, ce n’est pas comme aller dans un garage faire effectuer un contrôle technique à son véhicule par un expert. Le contrôleur technique peut se suffire d’une formation unique afin d’être en mesure de vérifier de façon conforme et standardisée l’ensemble des critères objectifs qui lui sont prescrits et d’établir ainsi un diagnostic fiable des capacités de l’automobile. Ce n’est pas le cas des praticiens de l’orientation et des personnes qu’ils reçoivent. L’extraordinaire complexité de chaque sujet et de leurs situations rend impossible toute tentative d’application d’un seul même et unique protocole d’orientation pour les aider à trouver le chemin qui leur conviendrait le mieux. Je n’ignore pas que c’est précisément la composante reproductible des épreuves standardisées qui leur vaut d’être dites scientifiques. Cependant, absolument rien n’indique à ce jour que ce dont il est question dans les questions et les pratiques d’orientation relève de la sphère scientifique au sens où les praticiens devraient reproduire invariablement de A jusqu’à Z la même méthode, le même entretien avec les mêmes questions, la même attitude et les mêmes réponses et ce, quelle que soit la personne qu’ils reçoivent. Ce qui relève des questions et des pratiques de l’orientation relève de l’unique et de ce qui est à nul autre pareil. C’est pour cette raison qu’une formation permanente des praticiens ne peut être que nécessaire, indépendamment de leurs formations ponctuelles – que ces dernières soient initiales, continues, en alternance ou non.

De nombreuses analyses établissent un lien direct entre l’orientation et les difficultés d’insertion. Qu’en pensez-vous  ?
Le principe des analyses que vous évoquez est d’établir des liens corrélatifs sur la base d’un rapprochement entre différentes sources de moyennes statistiques. Tels qu’ils sont présentés, ces liens seraient censés valoir pour tous, ou du moins pour une majorité d’individus. Pour ma part, je ne peux que le redire, il n’y a de cas que singulier. C’est seulement la situation personnelle et particulière du sujet qu’il me semble, à mon niveau de praticien, nécessaire de considérer.

propos recueillis par Nicolas Deguerry, Centre Inffo, 2013

À consulter

  • Orientation : repères pour situer et orienter sa pratique.- Stéphane Montagnier. Paris, Éditions Qui plus est, 2012. 98 p.

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