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Formation professionnelle des "assitants sexuels" : tabou ?

Par Centre Inffo

Reconnus dans plusieurs pays européens, les assistants sexuels aident les personnes en situation de handicap à découvrir ou à redécouvrir leur corps, le temps de quelques séances tarifées. Leur intervention exige cependant une formation atypique aux contacts intimes, comme celle menée en Suisse entre 2008 et 2009. En France, l’aide sexuelle se pratique mais sans cadre juridique.

La formation professionnelle peut-elle légitimer une activité émergente et tabou en France : l’assistance sexuelle destinée aux personnes en situation de handicap (physique, mental, sensoriel ou plus exceptionnellement psychique) ? Cette activité peut être définie comme un service sexuel proposé par des hommes et des femmes spécifiquement formés aux contacts intimes pour des adultes handicapés, contre rémunération. Cette formation atypique met en valeur le fait qu’il faut des connaissances et des adaptations que les prestations habituelles des services prostitutionnels ne souhaitent pas forcément fournir.

Expérimentation en Suisse

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Catherine Agthe-Diserens (DR)

En Suisse romande, l’association Sexualité et handicaps pluriels (SEHP) a mis en place la première formation de langue française en assistance sexuelle. Dans tous les pays où elle est exercée, l’assistance sexuelle est assimilée, du point de vue de son statut juridique, à celui de la prostitution. À ce titre en Suisse, le recrutement et la formation de personnes en vue de l’exercice de l’assistance sexuelle sont légaux. « Le corps d’une personne au service du corps de l’autre, handicapé ou non, contre rémunération relève de la définition de la prostitution. Mais dans l’assistance sexuelle, il ne s’agit pas et de loin de n’importe quelle prostitution ! », prévient Catherine Agthe Diserens, sexo-pédagogue spécialisée, formatrice pour adultes, coordinatrice de la formation en assistance sexuelle, et présidente de l’association SEHP. Sur le plan juridique en Suisse (pas de cadre juridique en France alors que l’aide sexuelle se pratique), le statut de l’assistance sexuelle est assimilé au statut de la prostitution mais « la nature des prestations diffère dans la qualité de la relation à l’autre, la durée de la prestation, la tarification, la formation... ». Il s’agit donc bien de distinguer diverses formes de prostitution, celles engagées et assumées, et « celles plus souterraines, exploitées et en souffrances ».

La nécessité d’une formation

« L’assistance sexuelle a été demandée par des personnes vivant avec un handicap physique dont certaines avaient côtoyé des professionnels du sexe, non sensibilisés à certaines particularités dues à leur handicap. Le temps souvent trop minuté et les approches parfois peu nuancées ont montré la nécessité d’une formation spécifique », souligne Catherine Agthe Diserens. Lorsque la question se pose dans le large champ des personnes vivant avec un handicap mental et/ou psychique, un minutieux décryptage des besoins est indispensable. Il est conduit avec l’ensemble des acteurs (sexo-pédagogue, éducateur, soignant, thérapeute...), parfois même avec la famille. « Cette suppléance n’est pas recommandée pour toute personne et nous devons aussi reconnaître ses limites », précise-t-elle. « Il faut reconnaître qu’en Suisse l’image de la prostitution n’y est pas diabolisée comme en France ! ». Pour les assistants sexuels, il s’agit d’une activité indépendante « librement engagée » dont le mode de relation repose sur une très grande attention à la demande et au rythme de la personne handicapée, « qui y gagne en estime d’elle-même grâce à des touchers sensuels et sexuels apaisants ».

Parcours de développement personnel

La formation des assistants sexuels en Suisse romande ne s’inscrit évidemment pas dans une trajectoire universitaire ou académique. Elle est reconnue par la Fondation Santé sexuelle suisse qui poursuit plusieurs buts, notamment défendre et promouvoir le droit fondamental lié à la santé sexuelle et reproductive auprès du grand public, des institutions privées et publiques et des autorités politiques. L’association SEHP a formé six hommes et six femmes, « préalablement avisés qu’il n’existait pas de statut spécifique en assistance sexuelle », entre 2008 et 2009. La formation de 300 heures organisée sur un certain nombre de week-ends, représentait un coût de 2 500 euros (à la charge de chaque participant). La sélection des candidats était inscrite dans la démarche même de la formation dans la mesure où ces derniers ont réalisé un dossier de candidature contenant entre autres, CV, lettre de motivation, extrait de casier judiciaire, bonne vie et mœurs, etc... et ont participé à une série d’entretiens approfondis. Le programme de formation a été conçu comme un parcours de développement personnel, enrichi d’apports ciblés. « Les sessions ont été animées par une pluralité d’intervenants : parents de fils/fille en situation de handicap (leurs représentations de la sexualité) ; directeur d’institution (au sujet du respect des droits sexuels au sein de leurs structures) ; juriste (ce que prévoit le droit) ; sexologue (approches sensuelles et sexuelles ciblées, sexo-corporelles, etc...) ; expert en éthique (gestion de la confidentialité de ce type d’accompagnement, prise en compte des demandes pour les personnes handicapées sans possibilité de paroles...) ; animatrice de sex toys (adaptés au handicap) ; professeurs des Hautes écoles sociales (définitions des handicaps) ; travailleuses de sexe (leurs pratiques avec des personnes handicapés) ; etc... », énumère Catherine Agthe Diserens. La démarche de formation fut centrée sur l’acquisition d’habiletés cognitives, psychologiques et corporelles (par exemple, techniques de massages), confrontées à un questionnement personnel permanent, son projet en assistance sexuelle et son inscription dans sa vie privée et sociale. Une certification reconnaît la formation ; elle est cosignée par l’association SEHP et la Fondation Santé sexuelle suisse.

La reconnaissance du métier

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© Rätz

« On ne peut pas vivre de l’assistance sexuelle, elle n’est pas un métier ! Elle relève d’une activité accessoire, car engager son corps dans une relation qui partage l’intime de l’intime exige une formidable énergie, elle relève d’un certain « don » en dépit de la rémunération. La séance est payée par la personne handicapée. Il est inenvisageable qu’elle soit remboursée par une assurance, on s’offre soi-même l’accès au plaisir », expose Catherine Agthe Diserens. S’il fallait vivre de l’assistance sexuelle, un risque de fidélisation pourrait exister. Les prostituées ont intérêt à ce que leurs clients reviennent régulièrement et rapidement. « L’assistance sexuelle répond aussi bien au plaisir d’un rendez-vous unique, qu’à une certaine régularité pendant un temps (un espace de 3 à 4 semaines est préconisé). Elle ne se substitue jamais au désir de la personne ! », ajoute la présidente de l’association SEHP. Les assistants sexuels une fois formés, collaborent avec le SEHP dans l’évaluation de leur partenariat et bénéficient d’une supervision. « Les demandes en assistance sexuelle restent bien sûr minoritaires par rapport aux désirs de rencontres amoureuses, de réalisations de vie de couple, de rêves de parentalité, etc..., ce qui n’étonnera personne », observe Catherine Agthe Diserens.

En mars dernier, le Comité consultatif d’éthique (CCNE) a rendu un avis dans lequel cette instance se déclare défavorable à la reconnaissance du métier d’assistant sexuel pour les personnes handicapées. « Il n’est pas possible de faire de l’aide sexuelle une situation professionnelle comme les autres en raison du principe de non-utilisation marchande du corps humain », relève le CCNE. Aujourd’hui, en France, le débat reste figé dans une logique qui confond accompagnement sexuel et prostitution, sans dépassement possible. Le gouvernement tarde à s’en saisir et à le porter alors même qu’il constituait une promesse du candidat François Hollande pendant la campagne présidentielle.

Le projet de loi de lutte contre le système prostitutionnel

Pour l’heure, la ministre déléguée en charge des personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion, Marie-Arlette Carlotti, se contente de déclarer à nouveau : « La réflexion sur la vie affective, sentimentale et sexuelle des personnes en situation de handicap doit avoir lieu. C’est une question légitime qui doit être étudiée de façon sereine. Le débat ne doit pas se résumer à la seule question des assistants sexuels. Le Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH) a proposé en 2012 plusieurs pistes qui doivent être examinées attentivement ».
En matière de prostitution, la France défend une position abolitionniste, et le débat actuel mené dans le cadre du projet de loi de renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel en constitue une illustration. Le texte, qui n’interdit pas la prostitution, légale en France, a été voté en première lecture à l’Assemblée, le 4 décembre dernier. Une mesure cristallise les divergences : la sanction du client de la prostitution. La proposition de loi punit ainsi d’une contravention de 5ème classe (1 500 euros) « le fait de solliciter, d’accepter ou d’obtenir des relations de nature sexuelle d’une personne qui se livre à la prostitution (…) en échange d’une rémunération, d’une promesse de rémunération, de la fourniture d’un avantage en nature ».

Service d’accompagnement à la vie sociale

Pour échapper au dilemme prostitution/assistance sexuelle, le président du conseil général de l’Essonne, Jérôme Guedj (PS), proposait en mars dernier d’ouvrir un débat pouvant conduire à l’expérimentation locale « d’assistants d’éveil à la sexualité », via les services d’accompagnement à la vie sociale (SAVS), des structures médico-sociales financées par le département. Récusant tout risque de proxénétisme et de prostitution, il précisait dans le journal Le Parisien : « Les personnes qui pourraient être amenées à pratiquer cette aide ne recevront aucune rémunération de la personne handicapée. (…) Elles seront salariées d’un service d’accompagnement à la vie sociale, et, dans le cadre de leurs différentes activités pourront, si elles le désirent et après avoir été formées, rajouter cet éveil ». Pour éviter l’attachement du patient à celui qui lui prodigue le service, la prestation serait « très cadrée et surtout limitée dans le temps. Cela peut être deux, trois séances, pas au-delà de dix et à des heures déterminées. Il s’agit d’apprendre à la personne à connaître son corps pour qu’ensuite elle puisse construire sa vie sexuelle et amoureuse comme tout un chacun ». Finalement, l’Essonne n’a pas retenu la piste soumise par Jérôme Guedj.

par Philippe Grandin, Centre Inffo, 2014

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